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Titre du blog : Les Black's Foot
Auteur : Jakin
Date de création : 03-09-2008
 
posté le 03-02-2026 à 12:51:58

L'ISLAM CONTEMPORAIN, UNE ILLUSION MILLÉNARISTE

 
 

 


          À l'époque coloniale, selon un schéma de modernité, la réforme de la foi a conduit à un processus de désenchantement du religieux. Le Dieu radicalement transcendant par rapport au monde est aussi un Dieu absent. Mais alors qu'en Occident, l'affirmation de la transcendance, notamment dans le protestantisme, a ouvert la voie à la sécularisation et à l'émergence de nouvelles idoles profanes (l'État, la nation, le prolétariat, etc...), dans l'Orient musulman, ce sont des mouvements d'inspiration religieuse qui ont cherché à combler le vide en revêtant d'une aura religieuse ces mêmes idoles importées (État islamique). Sous couvert de résistance à la sécularisation, ces mouvements accélèrent paradoxalement le processus de désenchantement du monde.

Le paradoxe est sans doute le plus évident dans le cas de l'Islamisme contemporain lequel lutte contre la modernité occidentale avec les instruments de cette modernité, voire de la post-modernité (État, terrorisme, techniques de guérilla, mais aussi l'internet et les réseaux sociaux) en oubliant que ce sont ces instruments qui ont donné naissance à un monde sans Dieu. L'activisme de ce qu'il faut bien appeler cette nouvelle "avant-garde révolutionnaire" au sens léniniste du terme trahit le fait qu'elle vit dans la même modernité désenchantée que ses ennemis laïques, un monde dans lequel les Dieux n'interviennent plus et où il est de la responsabilité de l'homme de façonner l'univers qu'il habite, y compris aux noms de "valeurs" réputées religieuses.

À ce niveau-là, l'islamisme contemporain semble réaliser jusqu'à la perfection l'idéal type d'une "religion désenchantée". Il est bien l'héritier du wahhabisme et des réformistes de la nahda  comme Muhammad Abdah  qui avait voulu expurger l'Islam de toute forme de superstition et amputer le soufisme, dans la mesure où il le tolérait, de sa dimension métaphysique. En même temps, il cherche à combler le vide laissé par le Dieu absent en érigeant un État islamique, en restaurant une certaine confusion entre le temporel et le spirituel, caractéristique de l'Islam des premiers siècles, mais que les chiismes originaires puis la tradition philosophique et mystique musulmane avaient contribué à remettre en question.

Cependant, si l'on se réfère au grand Maître soufi Ibn Arabi qui élabora la théorie du gouvernement ésotérique des saints, celui-ci à partir d'une exégèse mystique du texte coranique explique dans le chapitre des Fusus al-hikam (la sagesse des prophètes) consacré à la sagesse du roi David, que la notion de "monde imaginal" est un monde sensible ou les intelligences pures prennent forme. 

Champ de l'expérience visionnaire, les mystiques y rencontrent leur ange gardien et les prophètes y reçoivent les révélations du ciel. Et c'est parce que le mystique peut entrer en communication avec son ange qu'il n'est pas assujetti, au moins intérieurement, à un magistère dogmatique ou aux docteurs de la Loi.

Au contraire, aujourd'hui, les évènements de l'histoire sacrale et prophétique, deviennent de l'irréel et les symboles dégénèrent en simples allégories plus ou moins édifiantes à moins que la conscience des fidèles ne sombre dans un littéralisme grossier qui interprète les évènements de l'histoire sainte comme des évènements se déroulant dans le monde empirique. La réduction de la méta-histoire prépare le chemin soit de la laïcisation, soit, pour faire court, du fondamentalisme religieux. La première voie est celle qu'a suivie l'Occident. La seconde est celle dans laquelle le monde musulman s'est engagé.

On peut effectivement interpréter l'islamisme contemporain, dans ces composantes aussi bien sunnites que chiites, comme le réveil de certaines tendances millénaristes, caractéristiques des "Religions du Livre". Daech n'a pas hésité à exploiter des thématiques apocalyptiques comme un terreau fertile pour son recrutement. On rencontre aussi dans la propagande de Daech la promesse de l'instauration dans les terres conquises d'une société idéale, d'un paradis terrestre pour les élus en prélude à la fin des temps. 

Encore une fois, le vide laissé par une conception trop abstraite du divin suscite le besoin d'une perspective collective de salut ici et maintenant, dans le cadre d'une ummah fantasmée. On retrouve ici cette dialectique de la transcendance et de l'immanence qui veut qu'un excès de transcendance puisse s'inverser en un immanentisme qui cherche à transfigurer le monde, y compris par la violence. Cette dimension millénariste est aussi très marquée chez un auteur chiite comme Ali Sharîatî  qui, en élaborant une synthèse improbable entre chiisme et marxisme, en interprétant les événements de l'âme comme une métaphore de la lutte des classes, a contribué à préparer le terrain de la révolution de 1979. C'est néanmoins autour de la figure de Khomeyni qu'on a vu s'opérer un renversement, non pas seulement de la religion extérieure, mais de l'ésotérisme en millénarisme politique.

Le monde musulman semble être entré dans une crise spirituelle profonde telle qu'il n'en avait peut-être pas connu depuis la fitna. En fait, la question se pose à terme pour l'Islam de savoir si son noyau spirituel, celui qui vient des Imams et qui s'est transmis à travers les maîtres soufis et les saints véritables, ne risque pas de mourir, ce qui ne l'empêchera pas pour autant de se répandre en tant qu'idéologie politique et révolutionnaire, notamment dans une Europe livrée au nihilisme.
 
En d'autres termes, il faut que l'ésotérisme ait dégénéré en un millénarisme qui veut réaliser dans le temps profane ce qui appartient au temps sacré et à la méta-histoire...

Jakin,

Bibliographie : Renaud Fabbri, La Grande Illusion, Edts Archè, Milano 2022.