Titre du blog : Les Black's Foot
Auteur : Jakin
Date de création : 03-09-2008
posté le 09-02-2026 à 07:55:03
LE MIROIR

On connaît la fortune du miroir dans la littérature occidentale : des contes traditionnels (Blanche Neige) aux contes moderne (Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva), du romantisme fantastique (Hoffmann, L’histoire du reflet perdu, Maupassant, Le Horla) au surréalisme (Rigaut, Lord Patchogue, Cocteau, Le Sang d’un Poète).
Si le miroir excite autant les imaginations, c’est qu’il est un objet étrange. Cette étrangeté provient du double paradoxe de la perception, d’une part, le reflet de soi dans le miroir dédouble le sujet ; d’autre part, l’espace du reflet est perçu comme le prolongement de l’espace réel au-delà du miroir. Le double ouvre sur des vertiges identitaires, l’espace sur des vertiges ontologiques. D’un côté, c’est Lord Patchogue qui se cherche et se perd dans une série de reflets. De l’autre, c’est Alice qui découvre un monde fantastique en passant à travers le miroir.
L’imaginaire littéraire du miroir s’appuie ainsi sur l’étrangeté bien réelle d’une expérience perceptive qui donne à voir un double de soi et du monde au statut problématique. Cet étonnement face au miroir se retrouve jusque dans l’étymologie du terme qui vient du latin minari, « admirer » mais aussi « regarder avec étonnement », « être surpris ».
L’expérience des vertiges du miroir n’est toutefois pas un apanage occidental. D’une part, les miroirs sont présents depuis fort longtemps dans bien des parties du monde, en Chine ou au Japon comme en Égypte ancienne. D’autre part, la surface réfléchissante de l’eau (ou d’un minéral cristallin) a tout de même permis aux peuples sans miroir de ne pas rester des peuples sans reflet, avant que le commerce ne diffuse universellement les petits miroirs à main.
En Afrique centrale, cela fait cinq siècles que les miroirs européens ont commencé à circuler le long des voies de traite. Tout un ensemble de représentations et de pratiques les concernant a donc eu le temps de s’y développer et de s’y stabiliser : représentations inquiétantes qui associent miroirs, fantômes et sorciers, mais aussi pratiques divinatoires et initiatiques où le miroir joue un rôle de premier plan.
La figuration de Janus en double visage opposé suggère l’image du miroir ou celle du reflet dans l’eau. Et, par la grâce de la réflexion, au deux sens du terme, ont est conduit à mille interrogations qui traversent la philosophie, la morale, la science et sans doute, la poésie.
On interroge le miroir, c’est-à-dire, on s’y regarde pour se connaître et se reconnaître. Il répond, c’est-à-dire il nous renvoie une image que nous interprétons et il nous permet de nous situer en tant que corps par rapport aux autres.
Le miroir est donc un outil de connaissance de nous-mêmes, de notre réalité physique et, parce qu’il nous renvoie notre image, il nous met face à nous-mêmes, face à notre regard et, par delà, face à notre conscience, à notre âme… « Les yeux sont le miroir de l’âme ».
Il est d’ailleurs présent aussi dans les représentations symboliques profanes des Vertus. Il est l’attribut de la Sagesse qui se réserve d’agir en toute connaissance de cause, qui a réfléchi au sens plein du terme. Il est aussi l’attribut de la Prudence qui, elle, tient le miroir comme un rétroviseur et découvre ce qui se passe là où elle ne voit pas. Il est enfin – est cela est évident – l’attribut de la Vanité. Celle-ci ne voit dans le miroir que l’apparence des choses, sa beauté, sa jeunesse, sa séduction qui bientôt seront abîmer par le temps, puis par la mort. Une sorte de miroir aux alouettes qui trompe celui ou celle qui ne découvre pas l’au-delà de cette surface polie, glacée.
Dans la Loge, ce miroir qui revient est une autobiographie narcissique habilement fictive : il fait revenir la mémoire des mots, des images, des obsessions, des personnes, des objets fétiches pour tenter de trouver la cohérence et le sens à ce personnage qui se nomme Franc-Maçon.
Le cheminement de notre pensée nous amène à nous interroger sur l’ambiguïté du miroir, sur sa polyvalence. Capable de la reproduction instantanée et totalement fidèle de n’importe quoi, il propose une photographie, mais une photographie fantôme, puisqu’il suffit de bouger le miroir de quelques centimètres ou de se déplacer soi-même pour avoir une autre image, sans trace aucune de la première. Ainsi on y fait apparaître et disparaître ce que l’on veut. Chacune de ces images n’est qu’une fugace illusion, une sorte d’apparition quasi magique sur cette surface brillante.
La confrontation au miroir au cours du Rituel d’initiation nous apparaît de plus en plus riche. Á travers ce symbole, on nous invite à reconnaître pas seulement les traits de notre visage, ce que nous sommes, mais à reconnaître (dans le sens d’accepter), à prendre conscience de qui nous sommes.
La Loge elle-même est notre miroir. Les Sœurs et les Frères apprenant à nous connaître nous renvoient une image qui n’est pas toujours celle que nous croyons donner. Ainsi, il nous arrive quelquefois d’être étonnés de l’interprétation que l’on peut faire de nos comportements.
Le miroir offre le pire et le meilleur. Il nous offre une image illusoire, virtuelle qui peut nous entraîner à la vanité, au narcissisme, voire à notre perte ; ou au contraire (et ce n’est pas mieux) si notre image ne nous satisfait pas, au complexe d’infériorité, avec son cortège de repliement sur soi, d’amertume, de jalousie.
Mais, si nous allons au-delà de cette image apparente, par la réflexion, par l’introspection, le miroir peut nous aider à découvrir les chemins de notre vérité et à forger un moi plus cohérent, plus solide et donc meilleur. Les miroirs ne sont pas seulement « bons à penser », ils sont également « bons à manipuler ».
Le miroir, derrière sa surface mystérieuse recèle les rapports secrets entre les êtres et les choses ; leurs infinies et subtiles connivences nous mènent aux grandes interrogations sans réponse. Jean Cocteau disait : « Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu avant de renvoyer les images ».
Ombre et reflet sont donc des images particulièrement sensibles, puisque c’est l’intégrité du sujet qui s’y donne à voir et qui s’y joue. Cette image spéculaire atteste à la fois l’unité de l’être et le sentiment qu’il a de sa rupture. Une sorte de peur de ce dédoublement car il met en question la singularité, l'identité.
Et nous voilà amenés à la relation duelle, ce lien qui unit indissolublement l’un et l’autre, les opposés et les complémentaires, la pensée par couple, par notion à double face. Pourtant il ne juge pas, ce miroir à la fois accueillant et indifférent à tout, il reflétera parfaitement la beauté sans avertir de la noirceur de l'âme ! Il reste en toutes circonstances, sinon de marbre, du moins de glace ! L’homme peut-il être miroir conscient ? Miroir de quoi, si ce n’est de lui-même en vérité et non de ses fantasmes et de ses peur !
C’est sur ce chemin que s’est engagé le franc-Maçon, car c’est une lutte de tout les instants avec le Symbole des symboles qu’il croisera tout au long de sa vie maçonnique.
L’impétrant le rencontre pour la première fois dans le Cabinet de Réflexion, soit entier, soit brisé. Il invite celui-ci à recoller les morceaux de lui-même, tel un puzzle en pièces séparées, nécessitant de prendre conscience qu’il doit désormais reconstituer sa véritable image, se réunifier en rassemblant ce qui est épars.
Puis une seconde fois lors de la réception au grade d’Apprenti au moment où on lui demande de se retourner pour découvrir que son pire ennemi n’est pas forcément devant soi, mais peut être derrière soi, ou plus précisément être en soi ; être soi-même. Le néophyte est confronté brusquement à sa propre image, réalisant que son pire ennemi est d’abord lui-même, dont il doit savoir se défier. De même il doit apprendre à se connaître pour mieux percevoir ses faiblesses afin de progresser vers l’ineffable Lumière qu’il est venu rechercher. Cette thérapie initiatique opère comme un électrochoc. Lorsque le miroir est abaissé, le récipiendaire découvre une physionomie amie qui le réconforte pour l’encourager, dans sa quête de Vérité, à effectuer la traversée du miroir.
L’Apprenti le retrouve pour son passage au grade de Compagnon. Le Vénérable Maître lui tend son viatique et l’accompagne à la porte du Temple. Il est prêt pour le voyage. Sa besace contient un morceau de pain, une flasque de vin et un miroir. La démarche n’est nullement narcissique. Le Compagnon doit se regarder, analyser ses faiblesses et ses forces, combattre ce qu’il y a de mauvais en lui, et cultiver ce qu’il y a de bon. On ne demande pas au Compagnon de se regarder physiquement. Ce serait à la fois trop simple et inutile. Il doit accomplir un travail d’introspection. c’est le connais-toi toi même socratique.
Puis le Compagnon expérimente la thaumaturgie du miroir dans son élévation au grade de Maître. Tout à la fois illusion et réalité, fantôme et magie il double involontairement sont image à l’approche du miroir. Il entre de dos dans le Temple avec l’humilité et la certitude du compagnon. Le miroir qu’il ne distingue pas encore renvoie déjà le reflet d’Hiram, car il est Hiram. Lorsque le 3ème mauvais compagnon le précipite de l’autre côté du miroir il entre dans le mystère de la vie et de la mort. Mais l’esprit est toujours vivant, car il entend de l’autre côté du miroir le bruit des maîtres qui le cherche. Quand trois paires de mains le tire a nouveau de l’autre côté du miroir : un nouveau Maître est née.
Tout devient transparent et limpide, ce voir n’est plus regarder son reflet, mais là, déjà, la pensée du reflet est terminée, tout est vrai ! Toute animation n’a déjà plus son ombre. C’est pour cela que nous n’avons pas donné le nom de miroir, au disciple, afin qu'il sache que : "se confondre, en ce lieu, c’est se voir soi-même, non pas dans le reflet d’un miroir, mais ÊTRE !"
À cet instant, le Miroir marque donc le début du travail alchimique en ce qu'il reflète la nature. Les hermétistes, par rapport aux alchimistes, ont la vision d'un monde double. Pour Hermès dans les sept chapitres, il convient de "composer l'invisible à partir du visible, de façon à faire apparaître ce qui est occulte et caché" réflexion réciproque entre le ciel et la terre, le corps et l'esprit, la nature et le divin.
L’histoire du miroir ne s’arrête pas là, car c’est un éternel recommencement. En effet avec le grade de Patriarche de la Vérité nous voilà une nouvelle fois confronté à la vision dualiste du miroir. Face à la Parfaite Lumière nous devons affronter le Miroir Mystique de l'Avenir.
Et le mystère s'accomplit. Comme le fidèle disciple du Grand Oeuvre, qui aborde un continent nouveaux. Sur la plage un groupe d’hommes en tenue de pingouins forme un cercle. Pour se faire accepter, il faut sortir de ses poches ces étranges petits miroirs et les distribuer pour que chacun croise les reflets ambivalents de l’autre.
Si dans le miroir de l’explorateur, le reflet de l’indigène hésite, entre le singe et le gentleman, dans le miroir du Franc-Maçon apparaît l’instant d’avant : j’ai laissé sur mon plateau l’excellent livre d’Agatha Christie « Le miroir du Mort » ouvert à la page 3, 5, 7 ou peut être plus…
Jakin,