Titre du blog : Les Black's Foot
Auteur : Jakin
Date de création : 03-09-2008
posté le 20-02-2026 à 06:23:31
LES CENDRES OU LA PRÉPARATION DU GRAND ŒUVRE

L'ascèse du Carême qui prépare le chrétien à recevoir le baptême pascal, ne pouvait mieux s'ouvrir que par ce retour à "l'état premier" de l'homme : "Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière", dit le prêtre lors de l'imposition des cendres sur le front du fidèle. Quant à l'alchimiste, il se propose de remettre les éléments dans leur état originel, pour créer un être minéral nouveau et sans tache. Tous ces symboles en apparence disparates, qui viennent illustrer la Chandeleur, en font une festivité à connotation alchimique par excellence.
Toutefois, une étude attentive des traités alchimiques démontre à l'évidence que tous les alchimistes n'utilisèrent pas la même matière première. On peut donc évidemment se demander comment des corps différents ont pu produire les mêmes effets. Mais outre qu'il y eut de nombreux échecs dans les travaux du Grand Œuvre, l'essentiel réside toujours dans la faculté de métamorphose du corps minéral, considéré comme un miroir dans lequel on peut suivre de façon symbolique les phases de la Création du Monde.
Il semble donc que la vraie matéria prima soit l'alchimiste lui-même et pour s'en persuader, traversons les symboles. En premier lieu, la coutume profane qui était observée lors de la Chandeleur à Échalot, petit village de Bourgogne parle d'une fée qui réside dans une source appelée Coquille. Les textes alchimiques ont souvent évoqué cette coquille qui recèle, sous son écorce dure, la perle de la récompense. C'est en effet dans la coquille mercurielle que l'alchimiste recueille L'eau céleste indispensable à ses travaux. Celle-ci encore appelée eau benoîte , trouve sa réplique dans l'eau bénite des églises.
D'autre part, la fée d'Échalot, qui évoque aussi Saturne, a la faculté de dévorer ses enfants. Pour les alchimistes, Le Saturne des Sages, possède la faculté rare de dévorer les autres métaux, c'est-à-dire de les dissoudre. Dans son commentaire de la 7ᵉ planche du Mutus Liber, Eugène Canseliet évoque longuement ce corps dont l'avide appétit, pour toute juvénilité, dépend de l'action du feu et de l'eau. La fée d'Échalot, la coquille, le Saturne des philosophes et le loup, sont en fait quatre expressions d'un même symbole, extrêmement important, puisqu'il voile le Sujet des Sages ou matière première des alchimistes.
En poursuivant notre recherche, le choix des animaux, en honneur durant la période carnavalesque, ne surprendra nullement les amoureux d'alchimie, pour lesquels le Carnaval et son feu rituel annoncent la période du renouveau équinoxial, durant laquelle se trouvent conjugués feu céleste et feu terrestre. Le coq et le cerf qui sont deux symboles alchimiques, étaient très en honneur lors des défilés.
Fulcanelli nous précise que le Coq et le renard ne sont qu'un même hiéroglyphe recouvrant deux états physiques distincts d'une même matière. La portion aqueuse de la matière, c'est-à dire l'âme minérale, fut représentée par Lambspring au 17ᵉ siècle par une bête alerte, belle et bien bâtie, un grand fort et robuste cerf, dont le caractère mercuriel l'apparente symboliquement au coq.
Selon les alchimistes, la purification de la terre philosophale ou adamique pose d'énormes problèmes et beaucoup se sont trouvés arrêtés à ce point précis de l'ouvrage. Il semble que pour la réussite de cette opération, le degré de chaleur ait une grande importance, car la calcination par laquelle la cendre rouge est obtenue n'est nullement l'opération réclamant une haute température qui semblerait, à priori, nécessaire. Or dans la cendre est caché le tartre vrai et naturel qui doit être dissous. Et après la dissolution de ce tartre, la puissante serrure de l'appartement du Roi peut être ouverte.
Ces propos se rapportent à l'extraction d'un sel par voie humide, c'est-à-dire par dissolution et évaporation, opération qui est aussi réalisable par voie sèche. Selon Basile Valentin, tout reposerait donc sur la connaissance d'un corps - sans aucun doute un sel, voire un mélange de deux sels - dont l'alchimiste cache soigneusement la nature pour inciter l'étudiant à la réflexion.
Basile Valentin insiste ensuite sur l'importance du sel qui est pour lui un élément indispensable du compost. C'est que sans le sel notre Œuvre corporel ne peut s'élaborer et que le sel, uniquement, opère la coagulation de toutes les choses. Mais s'agit-il ici d'un sel particulier ou du principe salin qui participe à la triade "soufre-mercure-sel" ? Or Basile Valentin brouille volontairement les pistes dans son texte.
C'est bien le minéral, noir et grossier qui livre le Mercure alchimique. Pour les uns, ce sera le cinabre (sulfure de mercure), pour d'autres la galène (sulfure de plomb), pour d'autres encore la stibine (sulfure d'antimoine). Encore qu'il faille s'armer de prudence et accorder sa juste part à la portée symbolique des appellations.
Certains textes alchimiques précisent qu'un corps cristallin sert de véhicule et de demeure au Spiritus Mundi, à l'esprit du monde, sans pour autant qu'apparaisse une modification matérielle de sa structure. On doit à Paracelse (1494-1541) l'introduction à des fins médicales d'un troisième constituant, le sel, qu'on retrouvera par la suite dans tous les traités d'alchimie. Basile Valentin fut le second utilisateur de la triade alchimique (soufre-mercure-sel) qui permit dès lors tous les rapprochements symboliques avec la Trinité chrétienne.
Ainsi donc, c'est au cours du dimanche des Rameaux que l'eau et le sel, éléments indispensables au rite du baptême Pascal, sont rendus canoniques. Une insoupçonnable harmonie se dégage dès à présent de ce groupe en apparence hétéroclite de symboles. L'âne, les palmes, le sel et l'eau, support de la liturgie catholique en ce jour particulier, trouvent également leur place, grâce aux alchimistes chrétiens, dans le déroulement du Grand Œuvre.
La saga continue avec "La Semaine des Semaines où le Maître du Sept", mais ce sera pour un autre soir...
Jakin,