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Titre du blog : Les Black's Foot
Auteur : Jakin
Date de création : 03-09-2008
 
posté le 09-09-2008 à 05:22:45

L'HIVER RUSSE



Leningrad, Moscou du 26 décembre 1987 au 2 janvier 1988

 

 

 

            En août 1982, nous avions nous aussi, comme Alexandre Dumas, succombé à la curiosité de la Sainte Russie. Moscou, Kiev et Leningrad, trois joyaux culturels et artistiques de l’URSS, furent notre première aventure de Globe-Trotter.  Cinq années ont passée, déjà ! L’Union des Républiques Socialistes Soviétiques est actuellement gouvernée par Mikaël Gorbatchev, un réformateur…

            A la fin de notre premier voyage, nous avions laissé dans le quartier du canal Griboïedov à Saint-Pétersbourg, Pouchkine, le plus grand des poètes russes, Nikolaï Gogol, Ivan Tourgueniev et Fédor Dostoïevski, avec regrets. Il est temps d’y retourner pour une seconde lecture…

            Cette fois-ci c’est l’hiver, et traditionnellement les fêtes de l’hiver russe sont très populaires. Elles sont organisées avec beaucoup de ferveur par l’ensemble de la population. Quelques pull-overs, gants, cache-nez et bonnets sont jetés dans une valise, sans oublier l’indispensable tenue de ski pour affronter le froid nordique. Sandrine (17 ans) et Stéphane (12 ans) nous accompagnent dans cette nouvelle aventure…
Ce matin du 26 décembre nous n’avons pas le temps de ranger les cadeaux de noël. Il faut se rendre à l’aéroport de Marseille Provence pour rejoindre la capitale où un vol de six heures nous projettera vers Leningrad…
      


            Il est 23 heures quand le Boeing 747 se pose sur l’aéroport de Poulkovo. Au poste de police, les mêmes cerbères auscultent longuement nos passeports. A la lecture de notre nom, un petit sourire éclaire le visage austère du policier qui nous gratifie de quelques mots en russe, probablement sur la chanteuse Madonna. Comme nous ne comprenons rien, nous lui rendons son sourire, et nous voilà dans le hall aux bagages…

            Dans ce hall le silence règne. Il n’y a pas âmes qui vivent. Aucun des tourniquets qui livrent les bagages n’est en fonctionnement ? Bien qu’il soit pas loin de minuit, c’est tout de même curieux dans un aéroport international. Cela fait maintenant une heure que nous attendons, inquiets pour nos valises, quand un fonctionnaire se présente et nous explique, en anglais, qu’il y a une grève des bagagistes et qu’il faut attendre deux heures du matin la relève d’une nouvelle brigade de travailleurs ? Un comble au pays des soviets !…

            Les bagages finissent par arriver, le guide et le car aussi. Nous traversons pendant plusieurs kilomètres la banlieue de Leningrad recouverte d’un blanc manteau de neige. Les phares ont du mal à percer cette atmosphère blafarde de fin du monde. Il est trois heures du matin quand nous arrivons au pied de notre hôtel, le « Pribaltiiskaïa ». Un thermomètre lumineux affiche moins 20°, nous sommes frigorifiés…
 


            La nuit a été courte, mais réparatrice. Le « Pribaltiiskaïa » situé sur la place de la victoire est un ensemble hôtelier gigantesque à l’image de ce pays : vingt-cinq étages, dix ascenseurs, d’interminables couloirs, et une immense salle à manger au 1er. Du départ de la chambre n° 2115 au 18ième étage, le jeu consiste à arriver au premier étage, sans se perdre, dans un temps raisonnable. Le gagnant a le droit de prendre le temps pour déjeuner et ce n’est pas toujours le cas ! Fort de notre entraînement, lors du précédent voyage, munis d’une boussole (qui indique la direction de Lénine) et du plan de l’hôtel, nous accomplissons cet exploit en dix minutes. Les enfants nous suivent…

            Emmitouflés dans nos tenues d’esquimaux « provençaux », nous partons affronter les températures polaires. Il fait toujours moins 20°, le plafond nuageux est bas et de couleur gris blanc. Nous retrouvons avec plaisir les bords de la Neva qui cette fois-ci sont gelés. La place de la révolution, devant le palais d’hiver des anciens tsars, ressemble à une gigantesque patinoire. Les enfants en profitent pour s’exercer à de spectaculaires glissades…
     


            Malgré la température, nous débutons une promenade, sur les berges enneigées de la Neva en compagnie de quelques autochtones. Cette balade nous conduit jusqu’au Musée de l’Ermitage où nous prenons le temps de découvrir, au chaud, les collections des peintres italiens, flamands et français. Il est seize heures, le jour tombe vite, nous en profitons pour prendre le métro et rentrer nous mettre à l’abri dans notre hôtel…
     
            Aujourd’hui la température a baissé, il ne fait que moins 18°. Nous partons pour la visite de la forteresse Pierre et Paul et la cathédrale qui contient les tombeaux des Tsars de la famille Romanov, dont le dernier fut Nicolas II. Le chemin est impraticable, mais pas pour les soviétiques, qui viennent prendre un bain dans une piscine improvisée, creusée dans la glace. Une tradition locale, ils nous glacent le sang…
         


            En début d’après-midi, serrés les uns contre les autres, nous déambulons dans le centre ville : la perspective Nevski bordée de magasins, la place du Palais, l’Amirauté, l’église Saint Nicolas des marins, etc.…Puis nous décidons de faire un tour sur les bords de la mer Baltique. Tout est blanc et gelé sur des kilomètres. Aussi loin que porte notre vue, il n’y a que de la glace. Le silence est rompu, de temps à autres, par les craquements que fait la glace sous la forte pression. Soudain une légère bise, venant de la mer, se lève. En quelques secondes, seulement, notre visage, les oreilles et le nez se givrent. On n’ose même plus les toucher, de peur qu’ils se cassent. Rapidement nous reprenons le chemin de l’hôtel pour nous mettre au chaud…
     
            Avant de nous transformer définitivement en glaçon, nous quittons Leningrad en fin de matinée pour nous rendre à Moscou. Un « Antonov 180 », le taxi local en URSS, qui en deux heures de vol, nous transporte à destination. La ville de Moscou nous accueille dans une température plus clémente, il fait moins 10°. Nous retrouvons, le temps d’une visite, le monastère de Novodévitchi et son parc sous la neige. Puis ce sont les retrouvailles avec le « Rossia**** », notre hôtel, un complexe de 2 500 chambres sur dix sept étages, vitrine du gigantisme soviétique…
     


            Après le petit déjeuner nous partons pour la visite du centre ville. Enfin il fait chaud, le thermomètre affiche 0°. Il neige en abondance. La lumière du jour est faible et le ciel gris cendre. Pas de problème, on a vu pire ! On retrouve successivement la Tour du Sauveur, le musée d’Histoire, la cathédrale de l’Annonciation, l’église Ste Barbe et l’église de la Conception de Ste Anne. Sur la Place Rouge, malgré la neige qui tombe toujours, la file d’attente pour visiter le Mausolée Lénine est toujours aussi longue. Le pauvre, il doit se geler les « burnes » !…
     
            Un moment d’accalmie en début d’après-midi nous permet de profiter pleinement des splendeurs de Basile le Bienheureux et de l’intérieur du Kremlin. Quelques rayons de soleil qui se fraient un chemin dans l’épaisse couche de nuages redonnent un éclat tout particulier à la Cloche Reine et au Tsar des Canons, chefs-d’œuvre de la fonderie russe. Comme la température redescend vertigineusement à l’approche du soir (-10°), nous rejoignons notre hôtel pour la nuit…
     


            Ce matin, le jour se lève sur les fêtes de l’hiver russe. C’est le dernier jour de l’année et la coutume doit être respectée. En effet dans la tradition orthodoxe, c’est au passage de la nouvelle année que les enfants reçoivent leurs cadeaux, et non à Noël. La journée commence par une promenade en troïka dans la forêt des environs de Moscou. Nous empruntons une charrette, décorée de couleurs vives, montée sur patins et tirée par un attelage de chevaux de traie. Recouverts d’une immense couverture en peau d’ours, nous glissons pendant deux heures sur la neige dans un paysage de conte de fée. Seul le bruit des petites clochettes portées par l’attelage perce le silence des bois…
     


            Au retour, complètement frigorifiés, nous somme accueillis par nos hôtes au son des Balalaïka, dans une splendide demeure où caviar et vodka coulent à flots. Enfin réchauffés par cette eau de feu et ces petits grains noirs, nous rejoignons la salle à manger pour un buffet de spécialités locales. Zakouski, blinis, hareng fumé, roulade de porcelet… sont présentés avec soin pour le plaisir de nos papilles gustatives…
     
            Nous nous dirigeons maintenant dans un autre espace de la forêt. C’est un grand parc, doté de tous les jeux de plein air, spécialement aménagé pour les enfants. Des troupes de jongleurs, de funambules, de théâtre de rue sont là pour dynamiser la fête. Il y a même un théâtre de marionnettes. Des personnages représentant le folklore russe, font peur aux enfants et  aux parents qui se prêtent volontiers aux jeux. Sur un tapis de neige, enfants et parents se défoulent dans une joyeuse ambiance de cris et de chants sous les flashs crépitants des appareils photos de quelques touristes qui participent à la fête. En fin d’après-midi nous recevrons de la main du représentant d’Intourist un diplôme en souvenir de notre participation à la fête traditionnelle de l’hiver russe…
 


            C’est au tour du Bolchoï de nous accueillir pour une représentation populaire. Des troupes du Caucase, de l’Ukraine et des autres régions de la Russie exécutent des danses tirées du folklore soviétique. La couleur des costumes et la dextérité des danseurs révèlent toute la beauté des traditions anciennes. La musique tzigane, tantôt langoureuse, tantôt cadencée, nous imprègne d’harmonie et nous prépare pour la suite des festivités…
     
            Un rapide tour à la chambre est nécessaire pour nous mettre sur notre « trente et un », c’est le cas de le dire ! Chemise blanche à col cassé et nœud papillon sont obligatoires pour affronter le grand monde dans la salle à manger de style baroque. Les tables sont organisées par nation et le personnel arbore l’habit traditionnel des paysans russes. Une immense horloge « rococo » trône sur un meuble haut…
 


            Notre table est richement décorée et abondamment pourvue de champagne, vodka et jus de fruits. Celles des enfants aussi. Autour de nous des Japonais, des Italiens et des Hongrois prennent place. Le service est impeccable et les mets succulents. Nous troquons nos boissons fruitées contre la vodka des enfants, car nous avons décidé d’accompagner le repas uniquement avec cette boisson. Soudain toute une « tablée » se lève bruyamment et s’embrasse. il est minuit dans leur pays. Ainsi de suite, à chaque heure qui passe, une nation fête le nouvel an dans la joie et l’allégresse et vient congratuler tous les convives. Notre tour arrive aussi, en communion avec les italiens et les hongrois. Nos réserves de vodka s’épuisent…
  
            C’est au tour des japonais de fêter le nouvel an. Ils se lèvent, s’embrassent sur la bouche et tombent à la renverse sur le sol en poussant des cris aigus. Profitant de ce moment d’allégresse nous échangeons nos bouteilles de champagne contre leurs bouteilles de vodka afin de reconstituer nos réserves…
 


            Il est cinq heures du matin, six bouteilles de vodka sont vides sur la table. Nos yeux cherchent à stabiliser le décor qui vacille. Nos phrases commencent à devenir incompréhensibles. Mon voisin de table veut passer la nuit avec la serveuse, la situation dégénère. C’est le moment que choisissent nos compagnes pour nous ramener avec difficulté vers l’ascenseur. Nous tombons, comme des souches de bois mort, tout habillés sur le lit, pour ronfler…

            Notre guide vient nous chercher à seize heures pour nous accompagner à l’aéroport international de Moscou car notre vol est prévu à vingt heures. A la sortie de l’hôtel le froid nous saisit, mais comme nous sommes imbibés de vodka, nous ne gelons pas. Dans l’immense hall d’embarquement le bruit résonne dans notre tête. Nous passons en silence le contrôle de police et nous nous écroulons dans notre siège dès notre entrée dans l’avion. Vive les fêtes de l’hiver russe…

 

 

Andrée et Armand